Le choix du nom de promotion de l’ENM

Salut à tous/toutes !

La promotion 2018 de l’École nationale de la magistrature, qui a la lourde tâche de succéder à la vaillante promotion 2017, vient de choisir son nom de promotion. Pour l’éternité, elle se nommera fièrement « Promotion ENM 2018 – Fraternité ».

Quand on voit le post d’actualité s’afficher sur son mur Facebook, la première réaction – humaine – est partagée entre l’éclat de rire irrépressible et les tremblements des membres inférieurs annonciateurs de l’infarctus. Je me suis alors souvenu(e) de la fameuse promotion « Liberté Égalité Fraternité » de l’ENA, bien kitschou même l’année du baptême de ladite promotion (1987). Une explication bienvenue a été heureusement portée à la connaissance du public quelques jours plus tard :

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Une fois que l’on dispose des éléments de contexte qui ont présidé à son adoption, « Fraternité » apparaît comme un très joli nom de promotion, visiblement adopté en tant que tel pour éviter de baptiser (laïquement !) la promotion du nom « brut de décoffrage » d’un arrêt du Conseil constitutionnel. « Promotion ENM 2018 – CC, 6 juillet 2018, Décision n° 2018-717/718 QPC du 6 juillet 2018 », ça poserait quelques problèmes pratiques, notamment quand il s’agira d’imprimer les t-shirts et les mugs à l’effigie de la promo.

Cette actualité fraternelle me donne aussi l’occasion – et l’envie – d’écrire un petit (vraiment petit, promis !) article sur la question du choix du nom de promotion à l’ENM. Les auditeurs/trices fraîchement arrivé(e)s qui se demandent quand et comment le nom va être choisi, ou les curieux/ses qui m’ont demandé la même chose par mail, auront enfin la réponse à cette question aussi secrète que la recette du tiramisù réussi !


Le choix du nom de promotion à l’ENM

Comme dans les autres grandes écoles de la fonction publique (ENA, Saint-Cyr, INET, EN3S…), il est d’usage que les membres de la promotion lui donnent un petit nom pour la distinguer des précédentes, et par la même occasion rendre hommage à une personnalité éminente. Ce choix relève avant tout de la tradition estudiantine et n’a pas de valeur juridique, bien que le sentiment d’appartenance à une promotion soit fort dans certaines écoles (à l’ENA notamment), bien plus qu’à l’ENM.

Comment le nom de promotion est-il choisi ?

Aucune règle n’est fixée dans le marbre quant au choix de promotion, tant quant aux critères de proposition que pour les modalités pratiques de l’élection. Les auditeurs/trices sont absolument souverain(e)s en la matière, et l’école n’intervient pas dans le processus – bien que j’imagine qu’elle se manifesterait si une promotion avait décidé de se nommer Jean-Claude Van Damme ou Joey Tribbiani.

Le choix est effectué le plus démocratiquement du monde, et ce à n’importe quel moment de la scolarité à Bordeaux. C’est aux délégué(e)s qu’incombe la lourde tâche de lancer la procédure, par un message Facebook sur le groupe de la promo : « Tiens au fait, il paraît qu’il faut qu’on se trouve un nom... ». Les auditeurs sont alors invités à soumettre des propositions, jusqu’à une date limite précédant de quelques jours le célèbre « amphi de présentation ».

Grand moment de la vie de la promotion, l’amphi de présentation est un temps fort de l’année où au moins le tiers du quart de la moitié de la promotion assiste. Blague à part et soit dit en passant, il est assez dommage que malgré le caractère facultatif, pas plus de monde ne se mobilise pour venir écouter les tribuns défendant bec et ongles leur proposition, pour convaincre les camarades que la promotion ne saurait se nommer autrement.

« Première femme à avoir présidé la Cour de cassation… » ; « immense résistant, qui a payé de sa vie son combat pour les droits de l’homme et la liberté »… Les participant(e)s rivalisent d’audace et d’emphase pour défendre leur poulain, permettant à l’auditoire conquis d’avance de découvrir ou redécouvrir la biographie de grands personnages de la justice. Certains noms se sont généralement déjà détachés dans les sondages…

La tradition veut qu’il s’agisse d’une personnalité du monde juridique ou judiciaire, au sens large. Pas forcément un(e) magistrat(e), bien sûr, mais si possible quelqu’un ou quelque chose en rapport avec le droit ou la justice. L’idée est de ne pas créer une 28e promotion Émile Zola, Victor Hugo, Albert Camus ou Saint-Exupéry : laissons ces noms illustres à nos ami(e)s de l’ENA. C’est parfois l’occasion de se rappeler qu’une personnalité honorée par une promotion, tel Nelson Mandela (1999), était avocat de formation.

Les anciens magistrats, français ou étrangers, ont logiquement eu la part belle dans les noms de promo : Eva Joly (2007),  Simone Veil (2003), Pierre Michel (1980), Giovanni Falcone (1993), Bernard Borrel (2006), Paul Didier (1997), ou plus récemment Toussaint Pierucci (2016), juge résistant qui refusa de signer un arrêt condamnant à mort un jeune homme accusé de collaboration. La mise à l’honneur de son acte héroïque a donné lieu à un échange émouvant entre des auditeurs de justice et sa petite-fille. La promotion 2011 porte le nom de Myriam Sanchez, magistrate-enseignante à l’ENM, décédée dans des circonstances tragiques.

Le nom de promotion peut être celui d’une association (2017, Association YARSAV), ou d’un texte (1996, « Appel de Genève »), voire une notion et une décision de justice, comme cette année avec la sémillante promotion « Fraternité ».

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Souvent, le travail de lobbying s’effectue en amont de l’amphi de présentation, autour d’un café : « Si tu votes pour Simone Rozès, je t’offre un Snickers et je te rédige ton réquisitoire définitif ». L’augmentation récente du nombre d’auditeurs permettant de vous entraîner dur à la méthode du RD tout comme d’enrichir les fabricants de cette délicieuse barre chocolatée à la cacahuète.

A quoi ça sert ?

Vous l’aurez compris, cette joyeuse tradition doit avant tout servir de vecteur de cohésion pour la promotion, en posant les jalons d’un « esprit de promo ». De manière un peu pompeuse, on peut estimer qu’elle exprime et reflète ses « valeurs » : le choix, souvent dans l’air du temps, marque une volonté de s’inscrire dans l’actualité, comme lorsqu’ont été honorés les juges Falcone et Michel, l’Appel de Genève. « Fraternité » perpétue cette tradition d’ancrage dans l’actualité : c’est mon humble avis, mais puisque le nom de promotion ne sert pas à grand chose, autant lui donner la portée symbolique la plus importante.

Ma promotion porte ainsi fièrement le nom de « Association YARSAV », du nom de l’association apolitique regroupant les juges et procureurs turcs indépendants, qui ont refusé la soumission de l’appareil judiciaire turc au pouvoir exécutif. Le choix avait divisé et entraîné des débats à la machine à café. Certain(e)s estimaient que nous « sortions de notre rôle » en commettant le terrible pêché du magistrat, à savoir une forme d’engagement politique. D’autres craignaient que l’association puisse être récupérée et détournée de ses valeurs initiales. La promotion 2005 Baltasar Garzón avait eu la joie de découvrir les démêlés du magistrat anti-terroriste espagnol avec le Tribunal suprême de Madrid – qui l’a finalement acquitté dans l’affaire des écoutes illégales du franquisme.

Je pense personnellement que les membres de la promotion 2017 seront fiers, dans quelques temps, de se souvenir de la solidarité internationale que nous avons témoigné envers nos collègues emprisonnés à quelques milliers de kilomètres d’ici, pour avoir voulu rendre la justice de manière indépendante. Les grincements de dents dans certains médias turcs proches d’Erdogan montrent bien que notre but a été atteint.

De belles propositions de noms avaient été formulées, et nul doute que certaines ne manqueront pas de baptiser l’une des promotions futures de l’école : Gisèle Halimi, Myriam Ezratty, Simone Rozès, Pierre Arpaillange, Fritz Bauer…

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Le juge turc Murat Arslan, ancien président de YARSAV, se trouve en détention provisoire depuis fin 2016 pour… euh… on ne sait pas trop, en fait. Comme plusieurs milliers d’anciens magistrats accessoirement.

« Je m’adresse à vous depuis une prison dans un pays où le droit est mis entre parenthèses, où les valeurs de la démocratie s’éloignent progressivement, où les voix dissidentes sont étouffées, où les défenseurs du droit, les journalistes, ceux qui souhaitent la paix, ceux qui crient pour que les enfants ne meurent pas, sont qualifiés de “terroristes” ».


Le choix du nom de promotion est une tradition très sympathique, qui nous permet de renforcer la cohésion de la promotion et d’honorer la mémoire et/ou la carrière d’un(e) juriste éminent(e). Certes, tout le monde l’a déjà oublié deux ans après : faites le test en juridiction, en demandant aux magistrats que vous croiserez le nom de leur promotion. S’il/elle est capable de vous le sortir, pas de doute, c’était le/la délégué(e). P.S : ne le faites pas avec un concours complémentaire ou un(e) intégré(e) direct(e), ça ne fonctionne pas et ça ne le/la fera peut-être pas rire.

Gloire et honneur à la promotion « Fraternité », dont le nom, je dois l’admettre, claque bien comme il faut. Et j’annonce solennellement que je romprai mon anonymat lors de l’intronisation de la promotion « From ENM with love » en 2044, en entrant dans l’amphi sur The Final Countdown.

From ENM, with love

En bonus : les noms de promotion (dont j’ai connaissance)


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