Pourquoi faire un stage en juridiction ?

Salut à tous/toutes !

La question revient très souvent, en commentaire sur le blog ou sur divers forums liés à la préparation du concours de l’ENM : « Avoir fait un stage en juridiction est-il nécessaire pour espérer intégrer l’école ? », ou plus crûment : « Vais-je me prendre 2 et demi au grand oral et me faire fouetter à la branche de sapin par le jury, qui me prendra pour un(e) vil(e) arriviste, si je n’ai pas fait de stage » ?

Les rumeurs courent souvent bien vite, et il a été écrit à ce sujet à peu près tout et n’importe quoi. Oui, le stage en juridiction s’est généralisé et a tendance à devenir la norme chez les admissibles : avant d’acheter une voiture, on fait un tour dedans avec le concessionnaire (#métaphorebeauf). Le jury l’a clairement indiqué dans son rapport : il lui semble « logique » que l’admissible ait effectué un ou plusieurs stages. Mais non, il n’en fait en aucun cas un préalable obligatoire à l’admission.

On en conviendra toutes et tous, c’est mieux de découvrir un peu la réalité du métier et frôler quelques magistrats avant de se lancer dans une préparation de quatorze mois, avec à la clé un métier pour quarante ans. Mais il est aussi possible que vous n’ayez pas pu ou voulu (ou les deux) réaliser un stage en juridiction, pour cause d’emploi du temps chargé, de bambins à s’occuper, de candidatures recalées, de master à valider, ou d’été à travailler pour économiser…

Mon sentiment sur le sujet, vous le découvrirez en fin d’article, après quelques bavardages sur les intérêts de réaliser un stage en juridiction en vue de la préparation du concours de l’ENM ! Vous verrez que les raisons sont nombreuses et variées, et qu’un stage en juridiction demeure souvent une expérience dont on se souvient toute sa vie de magistrat(e)...

Autant le préciser tout de suite : je n’ai fait qu’un seul stage de deux mois, au parquet d’une grande juridiction de la région parisienne. Le mieux est l’ennemi du bien : inutile de multiplier les stages dans le but d’épater le jury, il n’y sera guère sensible et vous n’aurez pas le temps d’évoquer trois stages en juridiction différents lors du grand oral.

http3a2f2fwww-etransformation-fr2fwp-content2fuploads2f20162f102ftibunaux

Ce point après « Palais de justice », so hipster. Damn.


Que fait-on en stage dans un tribunal ?

Tout stage en juridiction, qu’il soit effectué dans un TI, un TGI petit, moyen ou grand, une cour d’appel ou à la Cour suprême des États-Unis, constituera une expérience à exploiter lors du grand oral. Je vous l’accorde, certains stages ne seront pas toujours passionnants, voire un peu vides, si vous les réalisez à la mauvaise période (une grève massive, ou les vacations…), ou si votre maître de stage n’a pas beaucoup de temps à vous consacrer.

Si cela peut rendre les deux mois de stage moins palpitants pour vous, ses bénéfices sur le CV restent intacts : dans votre fiche individuelle, c’est la même ligne. Il ne tient qu’à vous de valoriser votre expérience au mieux lors de l’entretien individuel, en en faisant « ressortir les points saillants » (qui a dit   mentir ?). Exemple : au lieu d’indiquer « J’ai bu à peu près neuf Vivalto Lungo par jour avec mes co-stagiaires », vous pouvez tenter « J’ai participé à plusieurs réunions d’action publique avec les PRA (procureur de la République adjoints) ».

Concrètement, les missions qui pourront vous être confiées sont des tâches non juridictionnelles, essentiellement au parquet (de loin le plus gros pourvoyeur de stages). Elles peuvent avoir un aspect un peu répétitif, voire rébarbatif (orientation de procédures à grands coups de soi-transmis, traitement du courrier…), mais elles donnent un néanmoins un grand sentiment d’utilité : le travail des stagiaires est souvent très apprécié car il décharge considérablement les magistrats et leur permet de se concentrer davantage sur le « cœur de métier », comme on dit. Le/la stagiaire est la plus petite roue de l’engrenage, mais sans lui/elle, la machine ne tourne pas (enfin si, mais moins bien).

Au parquet, si votre stage se déroule bien et que l’on sent que vous en avez sous la pédale, il est probable que les magistrats vous confient des tâches plus variées et plus techniques. Par exemple, de petites recherches en vue d’une note sur un point juridique précis, pour un supérieur hiérarchique qui n’a pas le temps de chercher la réponse lui-même.

Il est même bien possible que l’on finisse par vous octroyer l’honneur de rédiger un réquisitoire définitif, mieux connu sous son p’tit nom de « RD ». En français, il s’agit d’une synthèse des éléments à charge et à décharge d’un dossier que le juge d’instruction estime achevé, en vue de requérir un non-lieu (total ou partiel), ou un renvoi devant la juridiction compétente. Il s’agit d’un excellent exercice (si excellent qu’on le retrouvera tout au long de la scolarité à l’ENM…) qui permet de se plonger dans des dossiers complexes, de travailler ses capacités de synthèse, et de s’approprier la procédure pénale. Pour le coup, si votre RD est bon et que le procureur n’a plus qu’à le relire et le signer, vous lui aurez rendu un fier service !

Naturellement, il vous sera impossible d’enfiler la robe et requérir en audience, et encore moins d’en présider une. Impossible également de signer des jugements ou d’en rédiger de trop complexes (siège civil, instance). Cela n’a pas été mon cas, mais j’ai ouï dire que certain(e)s stagiaires ont été autorisés à rédiger des jugements « hors-débat contradictoire » (JAP) ou d’affaires familiales relativement « simples ». Lesquels seront bien entendu lus, relus et approuvés par le/la chanceux/se juge qui dispose d’un(e) stagiaire à ses côtés !

Outre les tâches plus ou moins intéressantes qui vous seront confiées durant votre stage, vous avez surtout gagné le droit de jouer à la petite souris dans la juridiction, et profiter de votre présence pour assister à des audiences en masse. Des audiences publiques, mais aussi des audiences de cabinet, auxquelles vous n’auriez pas accès – à condition que le/la juge accepte que vous partagiez un strapontin à ses côtés. Durant mon stage, il m’avait même été donné l’occasion de passer l’audience sur l’estrade avec le vice-procureur, provoquant des regards interrogatifs dans la salle, qui s’étonna de voir un(e) jeune stagiaire craintif/ve aux côtés de tous ces enrobés expérimentés (le sens de l’euphémisme…).

Si vous disposez d’un peu de temps et de marge de manœuvre dans votre stage, n’hésitez pas à rendre visite aux autres services qui composent la juridiction, pour en comprendre le fonctionnement : le travail des magistrats n’est qu’une petite partie de ce qui est produit au sein d’un tribunal. C’est toujours une découverte intéressante, qui pourra rendre certains cours à l’ENM beaucoup plus concrets, et aussi asseoir votre crédibilité lors du grand oral.

Par exemple, suggérez à un JAP ou un parquetier qu’il vous emmène à un débat contradictoire en milieu pénitentiaire ; allez toquer à la porte des SEAT et UEAT, notamment si la fonction de juge des enfants vous intéresse ; demandez à assister à des audiences de CRPC, voire des rappels à la loi et des compositions pénales avec un délégué du procureur. Enfin, découvrir les missions (nombreuses) du greffe est absolument essentiel, ne serait-ce que pour comprendre le cheminement procédural d’un dossier, de la plume du requérant au coup de tampon du magistrat.

article_3010-fra07-tgi

Le meilleur allié des candidat(e)s en quête de stage en juridiction.

Combien de temps ?

Est-ce que même un petit stage tout mini de rien du tout, le célèbre « deux mois au parquet de Bobigny », sera suffisant ? La réponse est oui. Même un stage court, voire un stage d’observation, ou un stage durant les mois d’été avec une activité juridictionnelle réduite, présente un grand intérêt. Toutes les expériences sont bonnes à prendre, et il n’appartiendra qu’à vous de bien les valoriser par la suite !

Vous verrez par ailleurs, dans mon prochain article sur les stages, qu’en raison du budget actuellement alloué au service public de la justice, les stages courts sont souvent ce qu’on vous proposera. Ne rêvez – malheureusement – pas d’un stage rémunéré, notamment en région parisienne : c’est soit un contrat d’assistant(e) de justice pour une durée plus longue, soit un passage de deux mois dans un service, éventuellement renouvelable (mais les secrétariats généraux essayent de faire tourner les postes, et c’est tant mieux).

Quel est l’intérêt ?

Ou plutôt les intérêts. Le stage en présente de très concrets quant à votre préparation – bien que ce ne soit pas l’essentiel selon moi. Le premier, c’est une ligne supplémentaire dans votre fiche personnelle pour le grand oral. Elle va solidifier votre candidature et vous permettre de vous exprimer au sujet d’une expérience en juridiction. Et ça vous fera au moins un point commun avec le jury, tiens !

Outre que cela semble être plus ou moins devenu la norme, le stage vous donnera un aperçu de vos futures fonctions et vous permettra de parler « en connaissance de cause » des réalités de la pratique judiciaire. Vous forçat(e)s qui préparez le concours avez sans doute déjà vécu, comme moi, cet instant devant un manuel où l’on essaie tant bien que mal de comprendre à quoi correspond dans les faits une comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité, ou la fameuse « mise en état » d’un dossier civil (au hasard). On apprend et on assimile d’autant mieux les connaissances quand on peut fixer sur elles des lieux, des visages, et des pratiques.

Le plus grand bénéfice d’un stage en juridiction n’est donc pas dans ce que vous pouvez en attendre en « espèces sonnantes et trébuchantes », mais plutôt quant à votre conception de la justice et du métier qu’il va commencer à façonner. Faire un stage dans un tribunal, c’est « mettre le pied dans la porte », et collaborer déjà à l’œuvre de justice, aussi minime le degré soit-il (et ce n’est d’ailleurs pas toujours le cas). Vous aurez l’occasion de vous mettre dans la peau du juge ou du substitut, et croyez-moi, le virus s’attrape très facilement. D’autant plus avec un maître de stage prévenant et sympathique qui essaie de vous impliquer en vous demandant votre avis, voire la décision que vous prendriez à sa place.

Vous croiserez des magistrats à qui vous aurez envie de ressembler, et d’autres dont vous désapprouverez la manière de procéder. Bien avant le stage juridictionnel et la formation à l’école, en admirant la pertinence de certains et en vous disant que vous auriez fait autrement que d’autres, vous serez déjà en train de vous forger votre éthique professionnelle et de développer votre « savoir-être » de magistrat, afin – pour reprendre l’expression de Nicole Maestracci – de « devenir le/la magistrat(e) que vous êtes ».

Je vous souhaite néanmoins de faire le plus grand nombre de rencontres inspirantes, et surtout d’avoir des échanges avec les magistrats. On apprend autant sur le métier, si ce n’est plus, par la transmission de l’expérience que par des heures à surligner des manuels. Je me souviens encore des anecdotes cocasses (ou non), des faits de gloire, des « gros dossiers » et des plus petits : bref, du quotidien des parquetiers du tribunal où j’ai fait mon stage. Tous les professionnels de la justice ont de bonnes histoires à raconter, des vieux loups du prétoire comme les jeunes pousses au casque-micro vissé sur les oreilles.

Petit conseil : si on vous fait comprendre que vous n’êtes pas le/la bienvenu(e) pour manger le midi, n’insistez pas et évitez de vous enchaîner à la jambe du procureur avec votre sachet de boulgour Gerblé. Mais c’est peu probable et je vous invite à tenter de briser la glace : il y a toujours quelque part de jeunes magistrats sympathiques ou des auditeurs/trices de justice prêt(e)s à casser la croûte avec vous. Profitez du temps de la pause pour parler justice en salle de convivialité plutôt que de manger un tupperware tout(e) seul(e) dans votre cagibi/bureau : vous perdriez en grande partie l’intérêt du stage.

Ces rencontres sont très souvent un moyen de puiser une motivation inépuisable. On garde bien souvent des contacts qui nous encouragent et continuent à suivre notre préparation – et qui sont ravis de lire notre nom sur la liste d’admission.

http3a2f2fsite22-vsp126863-nfrance-com2fwp-content2fuploads2f20122f122frepas-noel-cantine-le-21-12-12-13

« Alors les stagiaires, qui veut que je raconte encore le jour où j’ai raccroché au nez du procureur général en croyant que c’était un substitut qui s’amusait à l’imiter ? »


Je peux difficilement être plus clair(e) : il n’y a que des avantages à faire un stage en juridiction ! Vous découvrirez le fonctionnement complet d’une juridiction, vous aurez un aperçu des différentes fonctions judiciaires, et accessoirement vous gagnerez un surcroît de motivation bienvenu. Bref, un stage en juridiction justifie qu’on maltraite un peu son emploi du temps ou qu’on allège un peu son programme de révisions pour le caler quelque part…

Si par malheur, votre stage ne devait pas se révéler aussi enrichissant que vous l’espériez, pas de découragement : si le stage donne un « avant-goût », il n’est pas non plus totalement représentatif de la fonction. Ce que j’ai fait durant mes deux mois au parquet et ce que j’ai découvert durant mon stage juridictionnel était totalement différent !

Il paraîtrait même que certain(e)s étudiant(e)s, qui avaient pourtant juré de revêtir les habits du forçat de la prépa, se sont jetés dans les bras de l’attrayant CRFPA malgré deux mois passés à se faire retourner le cerveau par des magistrats pourtant très convaincants. Heureusement, à l’inverse, les cappuccinos (cappuccini ?) sauvagement offerts par des magistrats généreux et les charmes secrets de la permanence téléphonique du parquet font que certains venus en infiltrés finissent par dire adieu à leurs envies de barreau…

Comme je l’écrivais en introduction, pas de panique si vous n’avez pas pu découvrir les entrailles d’une juridiction : concentrez-vous sur votre préparation et anticipez une éventuelle question lors du grand oral. Dans un article suivant, je vous expliquerai comment obtenir facilement un stage, même sans être le fils ou la fille d’un conseiller à la première chambre civile.

From ENM, with love


4 réflexions sur “Pourquoi faire un stage en juridiction ?

  1. Bonjour, merci pour cet article. Pensez vous que le fait de faire un stage en cabinet d’avocat peut en plus d’un stage en juridiction etre interessant pour le grand oral ? Les juges prennent-ils le temps d’aborder le stage en avocat lors de l’oral étant donné que ca ne concerne pas réellement la magistrature. Merci par avance

    J'aime

    1. Bonjour Aurélie!

      Tout à fait, une expérience en cabinet d’avocat est très intéressante et sera à coup sûr abordée par le jury, qui te demandera ce que tu en as retiré, et te demandera aussi probablement ce qui t’a déterminée à choisir le métier de magistrat plutôt que le barreau. Et de nombreux admissibles (et auditeurs) avaient eu le CRFPA… Bref, c’est quasiment aussi utile et valorisable qu’un stage en juridiction. Bonne préparation à toi!

      J'aime

  2. Bonjour,

    Tout d’abord, un ENORME merci pour cet article, et plus généralement ce blog. C’est une véritable mine d’ori pour tous les angoissés du concours.

    Concernant les stages, je savais que ça ne serait pas une sinécure, mais je m’inquiète car mes candidatures aux TGI de Bobigny, Creteil, Nanterre et Paris n’ont eu aucune réponse positive, ni aucune réponse tout court…
    Penses-tu que mon niveau d’études (je suis en L3 de droit) n’est pas suffisant ? J’ai entendu dire que les juridictions ne prennaient que des étudiants en M1 minimum. De plus, penses-tu qu’il soit utile de réaliser des stages hors juridiction (cabinet d’avocats, huissiers, notaires, administrations, etc..), ou le jury ne s’intéresse qu’à ceux réalisés en juridictions ? Enfin, est-il compliqué d’avoir un poste d’assistant de justice dans une juridiction d’Ile-de-France (celles citées) quand on a jamais fait de stages ? Et même avec, est-ce compliqué d’avoir un poste d’assistant de justice ?

    Merci d’avance, et bon courage !

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s