Le déroulement de la scolarité à l’ENM (2)

Salut à toutes et à tous !

L’aventure de la scolarité commence ici, pour celles et ceux qui auraient manqué le début. Après des séances de simulations d’audience bordelaises, et de charmantes épreuves dites de « fin de scolarité », les choses sérieuses commencent. Oui, j’avais déjà écrit ça pour la rentrée à Bordeaux, mais là, elles commencent vraiment beaucoup.

1ère partie : le début des festivités (janvier-août 2017)
2ème partie : la scolarité bordelaise (septembre 2017-mars 2018)
3ème partie : le stage juridictionnel (avril-décembre 2018)
4ème partie : la rampe de lancement (janvier-septembre 2019)

media-54180-194254

« Ils arrivent pour renforcer votre parquet et vos cabinets… Les bérets verts de la 61ème Promotion d’infanterie civile et pénale »


3ème partie : le stage juridictionnel (avril-décembre 2018)

Récap’ : 39 semaines de formation dans un tribunal de grande instance. 13 semaines au service civil (5 à l’instance, 8 au siège TGI, dont 3 aux affaires familiales) ; 19 semaines au service pénal (6 au parquet, 5 à l’instruction, 5 à l’application des peines, 3 au siège correctionnel/tribunal de police, dont une découverte de la fonction de juge des libertés et de la détention) ; 5 semaines en tant que juge des enfants ; 1 semaine au greffe.

Le séquençage de la formation sur le site de  l’ENM : c’est ici.

La seconde année de leur formation, de début avril à la mi-décembre, les vaillant(e)s auditeurs/trices effectuent 39 semaines de formation dans un des 164 tribunaux de grande instance. Selon moi, c’est la partie la plus importante de la formation, « là où tout se joue » et surtout où tout prend sens : huit mois intenses où l’on prend peu à peu ses marques dans un palais de justice, où l’on met en pratique les enseignements de la scolarité bordelaise, et où l’on devient progressivement le/la magistrat.e que l’on souhaite être.

L’aventure qu’est le stage juridictionnel mériterait qu’on en cause dans un ouvrage de quatre tomes édités à la Pléiade. J’y consacrerai d’autres articles, à la fois pour faire découvrir le travail en juridiction aux curieux.ses et aussi apporter quelques éléments utiles aux auditeurs.trices actuellement ou prochainement en stage.

L’auditeur.trice en stage juridictionnel n’est certes plus un perdreau de l’année, mais pas encore l’égal de Bertrand Louvel. Il doit s’entraîner à la tenue d’audiences civiles et pénales (assises exclues), en en assumant la présidence sous la supervision d’un(e) magistrat(e). Il en va de même pour la rédaction de jugements : les maîtres de stage confient leurs plus beaux dossiers à l’auditeur, qui les accepte avec le plus grand des sourires et les rédige au mieux. Sans tampon (une « Marianne ») personnel ni « pouvoir de signature », l’auditeur n’a plus qu’à espérer que le maître de stage ne revienne pas quelques heures/jours/semaines plus tard en demandant de tout refaire. Quelle joie lorsque celui-ci vous répond, lorsque vous venez vous enquérir du sort réservé à votre jugement de bail commercial : « Ouaip c’est bon t’inquiète, j’ai rien changé et le greffe a déjà tout notifié ».

Le stage juridictionnel, c’est donc l’occasion d’enfiler sa robe pour d’autres choses que la prestation de serment ou les simulations. Triste sort réservé à l’auditeur.trice : dès qu’on commence à prendre ses aises dans une fonction, à acquérir quelques réflexes procéduraux, à tenir de bonnes audiences et à accélérer dans la compréhension et la prise en main d’un dossier… il faut passer à une autre fonction. Outre pratiquer soi-même, observer les pratiques d’autres magistrat.e.s devient extrêmement utile lorsqu’on a (enfin) commencé à exercer : cela permet d’effectuer des ajustements et nourrir sa pratique naissante d’influences diverses. D’où l’importance de varier si possible de maître de stage et de se glisser dans le plus grand nombre d’audiences possible.

Certain.e.s magistrat.e.s sollicitent même votre impression et vos commentaires, car l’auditeur est le seul regard extérieur sur l’audience susceptible de revenir aux oreilles du juge ou du procureur. Ce souci de remettre en question sans cesse ses « acquis » et sa pratique est ce qui caractérise selon moi les grand.e.s magistrat.e.s : ne pas avoir peur du regard des auditeurs mais au contraire le percevoir comme une source d’enrichissement après dix, vingt, trente années d’expérience. Conseil de sioux à l’auditeur.trice : laisser le maître de stage faire le premier pas et éviter de donner des leçons à un.e premier.e vice-président.e qui a prêté serment sous Badinter…

Nous en reparlerons également, mais si le stage juridictionnel est bien évidemment une expérience stimulante et source d’épanouissement dans la majorité des cas, il met généralement les nerfs de l’auditeur.trice à rude épreuve. Même si l’on est grisé.e par les responsabilités qui nous sont progressivement confiées, l’on est bien souvent ramené au fait que nous ne sommes pas magistrat.e.s. Trouver le point d’équilibre entre l’humilité du stagiaire et l’attitude du futur professionnel qui doit prouver sa valeur est extrêmement compliqué. Il faut savoir s’adapter, sans cesse, à chaque maître de stage, et accepter des critiques parfois injustes sur votre façon de procéder. Et malheur à celui ou celle qui oserait un « Oui mais on nous a appris comme ça à l’ENM… ».

En fonction de la juridiction dans laquelle vous vous trouvez, et de la personnalité de vos maîtres de stage, vous pouvez faire des rencontres plus ou moins formatrices. Certain.e.s magistrat.e.s de talent, pédagogues et passionné.e.s, et parfois sympathiques pour couronner le tout, demeureront des sources d’inspiration permanentes. D’autres peuvent laisser de plus mauvais souvenirs… L’enquête menée à l’initiative d’auditeurs.trices début 2019 nous rappelle malheureusement que la magistrature, comme les autres milieux professionnels, n’est pas à l’abri du harcèlement ou de comportements déplacés.

Vos camarades de stage juridictionnel (si vous en avez… un salut amical aux collègues envoyés à Rodez, Sarreguemines et autres juridictions pour solitaires) deviennent d’indispensables partenaires de décompression, mais aussi d’échanges et de réflexion sur vos pratiques. Outre qu’avoir des compagnons d’infortune permet d’éviter de péter un plomb trop souvent, on progresse indéniablement plus vite lorsqu’on peut confronter nos points de vue et s’entraider. C’est ainsi qu’autour d’une petite bière ont fréquemment lieu des réflexions du niveau du club des juristes Dalloz, autour d’un palpitant dossier de vices cachés, et des trafics de trames de jugements en bande organisée.

Le stage prend fin à la mi-décembre. Début janvier, votre aptitude sera évaluée lors d’une réunion avec le DCS (directeur de centre de stage) de votre tribunal et les magistrat.e.s qui se sont le plus impliqués dans votre formation. Présidée par le/la CRF (coordinateur régional de formation), qui vous a vu briller à trois reprises lors de vos audiences d’évaluation, l’objet du jour est d’évoquer vos exploits durant ces huit longs mois. Ironie à part, cette réunion est bien l’occasion de vous lancer des fleurs façon « École des fans », sauf si votre stage ne s’est pas bien déroulé – ce qui n’arrive que dans une grande minorité de cas.

shutterstock_536500282

Un cliché exclusif d’un auditeur de justice seul en stage juridictionnel, le mardi midi.


4ème partie : la rampe de lancement (janvier-septembre 2019)

Récap’ : épreuves écrites de classement et grand oral de sortie. Stage « partenaires extérieurs » (huissier de justice, SPIP, PJJ) ; stage international ; stage en institution (administration, association, entreprise…). Choix des postes. Pré-affectation à Bordeaux puis sur le lieu de stage juridictionnel.

Cette dernière partie de la formation est un peu « bâtarde ». Non pas parce que ses parents l’auraient engendrée hors mariage, mais parce qu’après l’excitation intellectuelle et émotionnelle du stage juridictionnel, ces quelques derniers mois, quoiqu’intéressants à bien des égards, font « retomber le soufflé ». Cette organisation s’explique tout simplement par la nécessité de devoir organiser le grand oral de 350 auditeurs, à raison de huit auditeurs par jour.

Après huit mois de pratique pure et de responsabilisation progressive, le bachotage fait son grand retour ! Les épreuves écrites finales (dites « épreuves de fin d’études » ; non, rien à voir avec les « épreuves de fin de scolarité », voyons) consistent en la rédaction en temps contraint d’un jugement civil et d’un réquisitoire définitif. L’adjectif « contraint » n’est pas ici un vain mot : le principal enjeu est essentiellement de parvenir à boucler notre œuvre dans les délais… Quant au grand oral, il ressemble dans la forme à celui des épreuves d’admission, mais comprend cette fois-ci un exposé préparé à l’avance sur une thématique abordée en stage. Apparemment, l’épreuve sera prochainement remaniée ; je vous en dirai plus (dès que j’en saurai plus).

Nous effectuons aussi trois stages d’une semaine chacun auprès de « partenaires » de l’institution judiciaire : la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) ; le Service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) ; et les huissiers de justice. Je reviendrai en détail sur chacune de ces expériences, qui donnent l’occasion, en plein hiver, d’aller signifier des commandements de payer et des assignations sous un mètre de neige, de pénétrer l’univers clos des centres éducatifs fermés et des quartiers pénitentiaires pour mineurs, ou de découvrir le quotidien des « poseurs de bracelets ».

Puis, pendant un mois ou deux (selon que vous fassiez partie des heureux.ses représentant.e.s de l’école à l’étranger), les auditeurs.trices effectuent un stage dans une administration, une association ou une entreprise partout en France. Parmi les lieux de stage proposés à la promotion 2019 figuraient notamment, en vrac : Le Monde, le Ministère des affaires étrangères, Emmaüs, la SPA, des hôpitaux psychiatriques, l’Armée de terre…

En mars et avril, les plus chanceux.ses de la promotion jouent les globe-trotters en partant en stage international aux quatre coins du monde. De Washington au Sénégal, en passant par la Chine, la Thailande, le Brésil, le Costa Rica et même le Kazakhstan, une petite centaine d’auditeurs.trices quitte le plancher des vaches pour découvrir le système judiciaire d’un autre pays et promouvoir dans le même temps le droit français (et un peu l’ENM aussi, tant qu’on y est). Même s’il est tentant de le faire, vous révéler mon lieu de stage reviendrait à jeter aux oubliettes le peu d’anonymat qu’il me reste en une demie-seconde. Je vous donne un indice : c’est un pays de tradition romano-civiliste situé dans l’hémisphère nord. Allez, un petit effort…

bn-qq851_cjudge_p_20161107070700

Y a pas à dire, l’Ecole de la magistrature chinoise, c’est quand même autre chose. Une robe d’audience en alpaga, des chorés du tonnerre et surtout un sens du cérémonial qui dépasse nos interprétations de Everytime we touch de Cascada…

A peine revenu.e.s de Roissy, le cœur déjà chargé de souvenirs et de belles rencontres, la semaine de tournoi de jujitsu sans règles à mains nues choix des postes s’annonce. Rangez les maracas, les plages de sable chaud et les albums de Laurent Voulzy : ça va chauffer sévère. Une liste de classement est établie sur la base des quatre quarts de note obtenus depuis le début de la scolarité, et une liste de postes proposés à la promotion (comme celle-ci) est établie par le ministère de la Justice. « Il n’y a plus qu’à » se les répartir selon l’ordre de classement. Vous l’imaginez bien, c’est là que de l’ambiance festive et joviale des débuts on dérive rapidement vers la foire d’empoigne – le ministère s’obstinant chaque année à de pas accorder de volants de postes, entraînant un risque pour certain.e.s d’être envoyé.e.s quelque part contre leur gré. Le processus se déroule néanmoins « convenablement » (notez les guillemets) la plupart du temps. Et les épisodes fameux tels que celui de la « rupture guyanaise » sont voués à demeurer des légendes, transmises d’année en année par les auditeurs…

Une fois les postes répartis, l’auditorat s’achève doucement par la période dite de « préaffectation ». De retour sur nos lieux de stage juridictionnel, à quelques exceptions, il s’agit désormais de fureter les audiences qui correspondent à votre futur poste et s’y inviter ; de rédiger frénétiquement en bénéficiant d’un regard bienveillant avant la prise de poste, pour gagner en confiance ; de revoir les fondamentaux et, très concrètement, manger ses codes. Bien que stressante, c’est une période de relative liberté pour l’auditeur.trice : l’angoisse de l’évaluation du stage juridictionnel est derrière nous, et celle de l’exercice quotidien et de l’évaluation par le chef de juridiction semble encore bien lointaine…

On peut désormais annoncer avec fierté ses futures fonctions, et s’y projeter avec passion. Jusqu’à la prestation de serment finale dans la cour d’appel qui vous accueille, laquelle scelle la fin de cette formation de 31 mois et votre entrée dans la profession.


Ces deux articles ne reviennent que très sommairement sur ces 31 mois de formation intense et exigeante, qui ne ressemble plus en rien à celle qu’ont pu évoquer avec nous les magistrat.e.s ayant connu la version « pré-Outreau ». Il s’agit désormais d’une expérience totale, dont on ressort indéniablement transformé.e et prêt.e à exercer cette profession qui exige qu’on donne le meilleur de soi-même à chaque instant.

J’espère que ces 28 000 signes, loin de vous avoir endormi.e.s sur vos claviers, vous auront fait partager un peu de ce qu’est la scolarité à l’ENM, et vous auront donné envie de travailler dur pour poser votre séant sur les sièges de l’amphi Simone Veil !

From ENM, with love


Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s