Les analyses de FEWL #1 – Ni juge, ni soumise

Salut à tous et à toutes !

Premier long-métrage de la légendaire série documentaire belge Strip-tease et réalisé par Jean Libon et Yves Linant, le film Ni juge, ni soumise vient de faire l’objet d’une diffusion en prime-time sur France 2 pendant le confinement, offrant ainsi à un public plus large que les habituels curieux de l’univers judiciaire un document inédit et, pour le moins, porteur de questionnements.nbi_juge_ni_soumise_affiche_film

Je me souviens de l’emballement (pas si lointain) qui avait suivi la sortie du film en France début 2018 – puis sa consécration lors de la cérémonie des César en 2019 -, notamment parmi mes camarades de promotion alors en pleine scolarité bordelaise. Tempête sous un crâne : les pratiques de cette collègue d’outre-Quiévrain, qui n’exerce qu’à 300 kilomètres de Paris et dans un système judiciaire extrêmement proche du nôtre, se trouvent en revanche à des années-lumière de celles que nous tentons de forger en stage juridictionnel.

La juge d’instruction bruxelloise Anne Gruwez, héroïne de ce documentaire immanquable pour tout.e aspirant.e à la magistrature, a ainsi agité les passions et animé les conversations entre collègues. Son style a attiré la sympathie de beaucoup – notamment d’un grand nombre d’avocats, étonnamment – et le mépris d’une autre partie de la profession, qui a vu en elle une incarnation de cette justice paternaliste rendue « à l’ancienne » – et donc la nécessité de poursuivre la mise à jour déontologique de la magistrature.

Sans vouloir distribuer les bons et mauvais points, je souhaitais partager mon regard de jeune magistrat(e) sur ce film passionnant, et quelques réflexions sur ce que l’accueil qui lui a été réservé révèle selon moi.

Je recommande par ailleurs chaudement aux collègues de tous les pays (unissez-vous !) qui l’auraient manqué de réparer cette erreur gravissime : outre que toute représentation de la justice, fictionnelle ou documentaire, est par nature intéressante, chaque magistrat.e sera amené.e à s’interroger sur ses propres pratiques – et à voir probablement ses cheveux se dresser sur sa tête toutes les huit minutes.

*

« Ni juge, ni soumise ». In limine litis, je trouve le titre malencontreux pour plusieurs raisons. Je ne vois tout d’abord aucun rapport entre le fait d’être juge et la soumission à quelque chose ou quiconque, sachant que cette fonction (et notamment à l’instruction) se caractérise justement par son indépendance. Je ne comprends également guère le « ni juge », étant donné qu’Anne Gruwez l’est pourtant et que cette qualité ne fait pas débat dans le film.

On l’aura compris, le choix du titre est une allusion à un mouvement féministe des années 2000, dont le nom est proche. Une allusion sans grand rapport avec le sujet du film, qui avait sans doute une visée comique mais apparaît franchement maladroite au regard du récit principal (la réouverture de l’enquête concernant l’assassinat brutal de deux prostituées).

Ni juge, ni soumise se compose de deux récits imbriqués : la réouverture de cette instruction et les actes d’enquête qui en découlent (notamment une exhumation rocambolesque sous la pluie bruxelloise) ; des interrogatoires et des « instants de vie » tirés du quotidien de la juge Anne Gruwez (balades en 2CV bleue dans les rues de la ville, jardinage en compagnie de son rat domestique…).

Le spectateur, qu’il soit professionnel de la justice ou non, est d’emblée stupéfait par la liberté de ton (et c’est peu dire) de cette juge aux méthodes baroques (là encore, c’est peu dire). On est ainsi accueillis par une conversation entre la juge et sa greffière, qui évoquent l’interrogatoire qui vient de se terminer, et dans laquelle affleure le racisme ordinaire : « Rien que de très normal dans la bouche d’un Albanais ». La magistrate instructrice gratifie ensuite un mis en cause algérien, dont rien ne permet a priori de présumer de la religion et même de la religiosité, d’un surprenant : « La colère d’Allah c’est rien à côté de moi, parce que moi, c’est pas quand vous êtes mort, c’est tout de suite ». Un prévenu à la double nationalité se voit quant à lui traité de « raciste » lorsqu’il revendique le fait de se sentir appartenir davantage à la communauté turque qu’au peuple belge.

Le malaise (comme on dit aujourd’hui) se poursuit dans de multiples scènes d’interrogatoire au cours desquelles la juge cherche en permanence à instaurer un rapport de connivence avec le justiciable, appelé pour l’occasion « client » (quoique j’ignore si c’est un usage propre au système judiciaire belge). « On se connaît, je vous fais confiance, mais faut pas en abuser… parce qu’imaginez que je doive vous remettre en taule derrière… ce ne serait guère amusant » : le choix des mesures de sûreté après l’interrogatoire de première comparution prend la forme d’une négociation badine entre le délinquant et son juge.

Le voyeurisme, ADN de la série Strip-tease, culmine dans une scène d’exhumation sous la pluie où un médecin légiste téméraire, sur les bons conseils d’Anne Gruwez, attaque la dépouille à la scie circulaire pour en récupérer le nécessaire. « Vous en prenez un peu plus pour accompagner l’apéritif », claironne-t-elle. Je ne trouve pas choquant en soi de voir professionnels de santé et professionnels de la justice, confrontés à la mort dans l’exercice de leur activité, évoquer la question avec légèreté voire humour noir : chacun « dédramatise » comme il peut.

En revanche, le fait d’avoir filmé distinctement un cadavre exhumé, sans floutage, de même que l’intégralité des justiciables présents dans le film, est sujet à questionnement. Je ne connais pas l’état du droit belge en matière de droit à l’image, mais une victime ou un prévenu filmé à visage découvert demeureront figés pour toujours dans la posture de victime ou de prévenu qui était la leur, malgré leur acceptation au moment du tournage – sur laquelle ils pourraient par ailleurs avoir envie de revenir (et cela n’a pas manqué de se produire). Et que dire de cette mère infanticide schizophrène, dont le consentement à être filmée face caméra quelques heures après son crime n’a à l’évidence pas pu être valablement recueilli ?

*

Passés les sueurs froides et les bonds sur le siège de la salle de cinéma, est venue l’heure de l’analyse à tête reposée.

D’une manière générale, et sans prétendre représenter quiconque, j’ai constaté que les auditeurs/trices et magistrat.e.s de mon entourage partageaient en grande partie mon sentiment. Dans un contexte en cause des figures représentant l’autorité et de fragilisation inédite de l’institution judiciaire (en France comme en Belgique), un tel film sape en une heure trente quinze ans de travail d’aggiornamento déontologique et de refonte des pratiques judiciaires, ainsi que les efforts des professionnels pour restaurer la confiance de la société. Les magistrats belges présents sur les réseaux sociaux ont quasiment tous déploré le fait que la justice belge soit assimilée, comme souvent, à quelques iconoclastes prompts à fournir de bonnes images et des remarques truculentes.

De manière tout à fait étonnante, le film a cependant fait l’objet d’un excellent accueil de la part des avocats – pourtant copieusement malmenés par l’héroïne du documentaire, et fréquemment victimes au quotidien de magistrat.e.s intempérants du même genre. De même, alors que chaque reportage sur la justice est habituellement l’occasion d’une déferlante numérique (« shitstorm ») à l’encontre des magistrat.e.s, tour à tour vendu.e.s à Emmanuel Macron, au Nouvel ordre mondial ou aux associations d’aide sociale à l’enfance, le franc-parler et le paternalisme d’Anne Gruwez semblent avoir réjoui et même ému l’opinion publique.

Le film révèle ainsi les deux tensions contraires auxquelles la justice est actuellement soumise, de manière malheureusement insoluble : offrir de plus grandes garanties déontologiques et restreindre la part d’arbitraire du juge ; mais dans le même temps, éviter sa « déshumanisation » en agissant avec authenticité et spontanéité, peut-être en prenant quelques libertés avec la procédure et la bienséance.

*

Ce qui me choque en tant que jeune professionnel.le, dans l’attitude d’Anne Gruwez, c’est qu’elle perpétue avec satisfaction des comportements que l’opinion publique a presque toujours reproché à ses juges, et à raison. J’ai coutume d’appeler ça le syndrome « de celui qui est assis du bon côté du bureau », et qui consiste à s’estimer en droit de dire tout et n’importe quoi en profitant de sa situation de supériorité.

Son franc-parler tombe parfois juste, comme lorsqu’elle indique avec fermeté à une famille consanguine les dangers des mariages intra-familiaux. De même, il prête à sourire lors de quelques scènes cocasses, où la présidente découvre avec intérêt les secrets du sado-masochisme ou menace un prévenu d’effectuer elle-même un prélèvement ADN grâce à sa maîtrise des arts martiaux (le yoga, précise t-elle).

Le vrai problème demeure néanmoins : les justiciables (et particulièrement les victimes) attendent de leur juge certes plus qu’une machine à enregistrer leur déposition, mais aussi un repère, un phare d’intelligence et d’humanité dans la phase de leur vie qu’ils traversent. Tout juge présidant une audience construit une sorte d’avatar, qu’il expose au justiciable et qui permet la distance nécessaire à la bonne conduite de l’interrogatoire : pour l’exprimer plus clairement, on ne devrait selon moi pas présider pas une audience « tel qu’on est » au quotidien. Ce qui implique par exemple d’épargner au prévenu la comparaison chiffrée « coûts-avantages » entre la détention provisoire et sa mort, frais d’autopsie inclus (« Après la prison vous serez comme une lavette, donc l’assistance publique devra vous prendre en charge… Ça rajoute des frais… »).

La scène en question.

Comme je le disais plus haut, alors que les magistrat.e.s ont été nombreux à s’indigner, les avocats et les non-professionnels, de manière générale, ont vu dans cette juge l’incarnation d’une justice qui se meurt, une justice « à l’ancienne » rendue avec le cœur, bientôt remplacée par une justice dématérialisée, « taylorisée » et déshumanisée.

Il n’y a qu’à consulter les commentaires et les billets de blogs consacrés à Anne Gruwez pour constater la sympathie qu’elle a suscité auprès du public, au point de devenir une figure populaire tant en Belgique qu’en France. Sa 2CV bleue sillonnant gaiement les rues de Bruxelles à la recherche d’une nouvelle scène de crime trace une ligne de faille entre une justice « artisanale » qui ose user d’une liberté de parole et créer un rapport personnalisé et chaleureux au justiciable, et une justice « froide » qui se contente d’appliquer les règles de droit sans faire de vagues ; bref, une justice de fonctionnaires (brrrr, le gros mot).

*

Aussi bien que je m’étais interrogé.e sur la nécessité de faire découvrir au public la pratique iconoclaste (et marginale) de la présidente de 10ème chambre : instants d’audience de Raymond Depardon, je m’interroge aujourd’hui sur l’existence d’un véritable intérêt de filmer cette juge aux pratiques baroques – outre sa personnalité éminemment attachante et la possibilité d’en tirer non « pas du cinéma, mais pire » (voir l’affiche ci-dessus).

L’activité judiciaire n’a pas besoin d’être assortie de calembours pour être filmogénique. Alors que la justice française comme belge est fréquemment jetée en pâture à l’opinion publique, et qu’elle n’a eu de cesse d’intégrer l’impératif déontologique depuis désormais de nombreuses années, était-ce réellement nécessaire de mettre à l’honneur un anti-modèle absolu, au nom d’une certaine nostalgie ?

From ENM, with love


5 réflexions sur “Les analyses de FEWL #1 – Ni juge, ni soumise

  1. Bonjour,
    vous évoquez la pratique iconoclaste de la présidente de « 10ème chambre : instants d’audience » de Raymond Depardon. J’ai vu il y a longtemps ce documentaire mais je ne me souviens pas en quoi la pratique de la juge (Requin, je crois) est iconoclaste ou marginale?
    Merci à vous!

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    1. Bonjour Anne!
      La pratique de la magistrate filmée n’est malheureusement pas marginale, et c’est bien là le problème : elle incarne parfaitement cette justice paternaliste et teintée d’un mépris de classe à peine voilé, où le/la président(e) se croit permis de formuler toutes les remarques qui lui viennent à l’esprit, sous le prétexte de faire régner la loi et l’ordre. Si une certaine « sévérité » ou fermeté dans le ton peut se concevoir, en fonction des conceptions que chacun a de la justice et de la manière de la rendre, les moqueries et l’ironie permanente nuisent, je trouve, à l’image du service public. Pour être tout à fait franc.he, ce film a été l’une de mes motivations à devenir magistrat.e : participer à la rénovation des pratiques judiciaires et contribuer à mettre fin définitivement à celles qui consistent à dénigrer le « justiciable » (un terme que je n’apprécie pas, mais je ne trouve pas mieux !). Voilà en gros mon sentiment sur la question ! Bonne fin de confinement à toi

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  2. Bonsoir FEWL ! Mon commentaire n’est pas directement lié à cet article (que j’ai toutefois lu en entier !), j’aurais voulu savoir s’il était possible d’échanger avec vous par mail ? Je tente le concours l’année prochaine et j’aurais une question personnelle, faute de trouver la réponse autre part.
    Merci !

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