Stages ENM #1 – Le stage en immersion

Après les deux semaines de rentrée à Bordeaux, où l’on prête serment et où l’on frétille sur les bancs de l’amphithéâtre Simone Veil, encore tout émoustillé.e par la récente – et brillante ! – réussite au concours, il est temps pour l’auditeur/trice d’aller s’immerger dans un des 164 tribunaux judiciaires de France pour une expérience palpitante : le premier des nombreux stages qui jalonnent la scolarité à l’ENM. Une pensée émue pour nos auditeurs/trices 2021 qui prêteront serment par écrit…

Pas de maître-nageur en short rouge et aux pectoraux recouverts de monoï, ni de commandant Cousteau sur sa Calypso : cette immersion est a priori sans risque pour l’auditeur, qui n’assurera aucun travail effectif mais devra conserver les yeux grands ouverts sous l’eau pour emmagasiner le plus d’informations possibles. Il/elle croisera peut-être de vieux loups de mer à la barbe blanchie par les années d’audience et de rédaction de jugements, voire des créatures étranges sorties du fond des abysses… Dans certains tribunaux, notamment en région parisienne, l’immergé.e pourra même constater que la justice prend l’eau, et parfois au sens propre.

Enfilez votre scaphandre et vos palmes, et sautez avec moi dans le grand bassin du stage « en immersion » dans un tribunal judiciaire ! N’oubliez pas de vous mouiller la nuque d’abord… (promis, c’en est fini avec les métaphores aquatiques).

Le Tribunal judiciaire des Sables d’Olonne (Vendée). Par jour de grand vent, « stage en immersion » prend une tout autre signification

* * *

Immergé mais pas encore submergé

Le stage en immersion dans un tribunal judiciaire se déroule immédiatement après les deux semaines de rentrée bordelaise, dans un des TJ de métropole (les tribunaux d’outre-mer n’accueillent pas de stagiaires). L’ENM affecte les auditeurs/trices sur leur lieu de stage à partir d’une liste de vœux : pas de discussion possible, et c’est sans doute mieux comme cela (il y aura bien d’autres occasions de se battre pour des stages…).

Pendant une semaine, les immergé.e.s passent de service en service, à la rencontre des différent.e.s magistrat.e.s du tribunal, à commencer par le/la président.e et le/la procureur.e. Le magistrat-directeur de centre de stage (DCS), que vous retrouvez plus tard lors du stage juridictionnel, vous a concocté un programme de feu suivant généralement un découpage d’une demi-journée par fonction – selon la disponibilité de vos hôtes… Vous assisterez à des audiences et aborderez les principales fonctions accessibles en sortie d’école. Vous ne pourrez pas forcément tout découvrir, mais aurez le loisir de le faire par la suite, durant votre stage juridictionnel et votre carrière. 90 % du temps, les fonctions civiles hors JAF (TJ et JCP) ne figurent pas au programme, et c’est assez représentatif de la situation d’isolement dans laquelle les civilistes se trouvent trop souvent (contre leur gré).

Certain.e.s prennent ce stage « de haut », estimant connaître suffisamment le fonctionnement d’une juridiction grâce à leurs stages antérieurs, à leur poste d’AJ ou à leur expérience professionnelle antérieure (greffiers, avocats notamment). Outre que c’est assez dommage en soi, le stage en immersion est très différent d’un stage dans un service pour une raison principale : la possibilité qu’offre le statut d’auditeur d’observer et d’apprendre sans le poids des responsabilités ou d’une évaluation quelconque.

Les magistrat.e.s qui vous recevront sont généralement sympathiques et intéressés par la formation de nouveaux collègues : les immergé.e.s sont déjà considérés comme des semi-collègues (c’est un début !), hormis par Michel/Françoise le/la juge à l’ancienne, pour qui les auditeurs demeurent des paillassons (il y en a toujours un ou deux…). Hormis ce type d’énergumènes à qui l’on comprend vite que l’on ne voudra pas ressembler, vos maîtres de stage seront ravi.e.s de vous apporter quelques conseils, d’évoquer avec vous les souvenirs de leur scolarité bordelaise et de leur carrière, voire de tenter de vous recruter dans leur syndicat…

Dans ce métier, on apprend énormément par l’échange sur les pratiques judiciaires, par la discussion entre collègues (en témoignent les nombreux groupes whatsapp et listes de discussion par fonctions) et par une observation critique mais néanmoins bienveillante (« l’intervision », dans la novlangue managériale). Ce stage en immersion est une formidable période de transmission de savoirs, de savoirs-faire et de savoirs-être, notamment lorsqu’un vieux loup de mer s’adresse à vous pour vous prodiguer des conseils de daron (« Tu savais que quand j’ai commencé mes études de droit, le code de procédure civile napoléonien était encore en vigueur ? » ; « Hé ouais mon gars, Motulsky et moi on était à l’école maternelle ensemble »).

L’immergé.e peut consacrer toute son attention à l’observation de ses maîtres de stage, et même participer à titre consultatif à la prise de décision s’il/elle est sollicité.e. Profitez de cette période bénie où l’auditeur/trice est immergé.e mais pas encore submergé.e, par le travail mais aussi par les responsabilités et l’anxiété latente qui va avec. Vous verrez que l’on oublie jamais ses premières audiences et que certaines paroles de vos maîtres de stage deviendront des guides dans votre cheminement personnel, tout au long de votre scolarité et au-delà.

*

Quelques souvenirs personnels

Après cette petite présentation de ce stage ô combien formateur, je propose de vous partager quelques uns de mes souvenirs d’immergé dans un petit TGI de l’est de la France. Très petit, même : quatre magistrat.e.s au parquet et neuf au siège, soit un.e seul.e par fonction. On fraternise plus facilement avec les jeunes, même s’il n’y a rien de pire qu’un.e « sortie d’école » qui cherche à affermir maladroitement son autorité en tentant d’impressionner l’auditeur, alors qu’il/elle transpire la panique inhérente à la prise de fonctions. Le président ou la procureure sont des êtres de chair et d’os que vous pouvez croiser au détour d’un couloir, et pas juste une ou deux fois par an à l’occasion d’un coupage de ruban.

C’est une chose que d’entendre et voir des magistrats à l’œuvre dans des films ou des reportages ; c’en est une autre que d’être assis.e à côté d’eux dans une salle d’audience. Faute d’avoir déjà acquis la « carapace » psychologique que tout magistrat devra développer pour pouvoir assurer correctement ses fonctions, les premières audiences provoquent des montagnes russes émotionnelles : une « JU-route » (audience correctionnelle à juge unique consacrée aux délits routiers) peut vous sembler aussi intense qu’une cour d’assises.

Lorsque le/la président.e d’audience vous emmène dans la salle du délibéré et sollicite votre avis, cette fois-ci, plus de doute : vous êtes désormais « au cœur du réacteur », dans cette bibliothèque pleine de recueils de jurisprudence Dalloz de l’après-guerre (que personne n’a jamais dû ouvrir), à fouiner dans les codes pour prendre part, bien que de manière minime, à l’œuvre de justice. Encore remué.e par la violence des propos tenus à l’audience, et surpris.e par cette confrontation directe avec des personnes et des situations qui semblent provenir d’une société parallèle à la nôtre, on jette un œil un peu honteux à cette robe qui nous recouvre et qui nous paraît être un costume bien grand à porter.

Même après une expérience d’AJ ou des stages longs, cette semaine en immersion est une succession de surprises. En me levant ce lundi matin, en montant dans le tacot généreusement prêté par mes parents et en filant vers le tribunal rencontrer le juge des enfants, je m’attendais pas à faire la rencontre d’un solide gaillard d’un mètre 90, qui, après avoir frappé son éducateur et joué à Sylvester Stallone durant toute l’audience, allait se mettre à pleurer deux secondes après en demandant pardon à sa mère.

Il n’y a pas que du sang et des larmes, bien sûr, mais c’est ce qui frappe le plus l’auditeur/trice qui réalise que ceci sera désormais son pain quotidien. On assiste également à des envolées lyriques de la part des ténors du barreau local (23 avocats en tout), à la robe déchirée et au rabat verdi par les années de postillons, prêts à s’écharper 55 minutes à propos d’un portail empiétant sur un chemin vicinal – la plaidoirie en procédure écrite a encore de beaux jours devant elle…

Ce qui frappe également, et ce peu important l’ancienneté ou la taille du tribunal, ce sont les difficultés matérielles dans lesquelles travaillent les magistrat.e.s et tous les autres personnels de la justice. Que le tribunal judiciaire compte quatre magistrats du parquet pour traiter toutes les procédures pénales d’un département comptant 200 000 habitants, alors que l’office de tourisme situé deux rues plus loin compte une dizaine d’employé.e.s affairés à replacer les prospectus dans les portiques et renseigner deux randonneurs néerlandais égarés, c’est une triste exception française que le garde des Sceaux actuel semble malheureusement avoir particulièrement à cœur de perpétuer.

« Et là j’lui ai dit : vous pouvez pas me tester, parce que pour tester il faut être sain d’esprit. T’as capté ? Ah ça, on se marrait bien à l’ENM dans les années 70… »

*

J’espère que ces quelques lignes ne produiront pas l’effet inverse de celui escompté : surprenant et peut-être un brin stressant, ce stage en immersion l’est nécessairement car il est impossible de s’empêcher de s’imaginer placé.e soi-même dans les mêmes situations d’audience quelques mois plus tard, lors des simulations à l’école ou en stage juridictionnel.

Mais ce vertige doit être combattu et rapidement dépassé : profitez de ce stage sans autre enjeu que celui d’emmagasiner des connaissances, d’observer attentivement les pratiques des différent.e.s magistrat.e.s que vous croiserez, et de forger progressivement votre propre conception du métier. Je suis encore bien jeune pour tenir ce genre de propos de vieux sage, mais « on n’oublie jamais ses premières audiences », même si ce ne sont pas réellement « les nôtres ». Sur les bancs de l’école, ou dans la suite de votre carrière, ces instants d’audience surgiront bien souvent à votre mémoire.

Je termine par un petit conseil personnel, qui s’applique d’ailleurs au stage juridictionnel que j’ai abordé dans cet article : osez vous saisir de cette occasion et vous investir pleinement dans ce stage. Le magistrat chargé d’accueillir les auditeurs en stage (le fameux DCS) a généralement un intérêt pour la formation (je dis bien « généralement »), et vos maîtres de stage prennent du temps pour vous montrer leur travail et transmettre leurs pratiques : à moins que la cantine du tribunal soit vraiment très mauvaise, ils ne devraient pas vous manger. Sans forcément prendre des notes comme un.e dingue et fayoter à tout prix, ce qui n’impressionnera personne, gardez votre attention ouverte, osez poser des questions, demandez à assister à ce qui vous intéresserait, bref, témoignez de la curiosité et de l’ouverture d’esprit.

Très prochainement, nous aborderons une immersion d’un autre genre dans de vrais « sous-marins », ceux des services de police et de gendarmerie !

From ENM, with love


Une réflexion sur “Stages ENM #1 – Le stage en immersion

  1. Hello FromEnm! Tu m’as accompagné pendant ma préparation au concours et ça y est, je fais finalement partie de la promo 2021 (et j’en profite pour te remercier pour la qualité de tes articles !!) Pourrais tu faire un article conseils sur comment avoir les meilleures notes pour accéder au top du classement final ? Concernant le travail à fournir tout au long de la scolarité. Si ça pouvait m’éviter un poste à Sarreguemines, ça m’arrangerait !

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