Grand oral ENM – L’épreuve de mise en situation

Salut à tous / toutes !

Les études de droit sont solitaires. Seul(e) en bibli, le dos voûté devant les codes et les polycopiés, avec une thermos de thé vert dans laquelle on rajouterait bien un peu de liqueur pour que le temps passe plus vite. Seul(e) aussi devant ses copies, en prépa, à l’IEJ, et lors du concours.

Dans une épreuve écrite comme orale, on a toujours peur d’oublier des trucs, de mal faire, alors que nous sommes maîtres du processus du début à la fin. Si on foire, on ne pourra s’en prendre qu’à nous même. Là, on vous met trois personnes – bien souvent inconnues – dans les pattes.

Par ailleurs, si la mise en situation est importante, comme chaque partie du grand oral, ce n’est pas vraiment là vous marquerez des points. Comme le disait Blaise Pascal : « Ce n’est pas la mise en situation qui te fera réussir ton grand oral, mais elle peut un peu te plomber ».

Un exercice qui ne peut guère apporter de points, mais juste en retirer, auquel il est quasi impossible de se préparer, et dont on est pas totalement maître puisqu’on le réalise avec trois autres admissibles dont on ne connait pas le niveau ? Autant escalader la face nord de l’Everest en short ou rouler en moto sur une autoroute verglacée, c’est moins risqué.

Oui, c’est d’autant plus angoissant qu’on passe avec trois autres personnes avec qui on ne partage pas forcément les mêmes méthodes de travail ou points de vue sur la vie. Mais s’il peut paraître inquiétant, ce n’est pas un exercice très difficile. Du moins, il est simple de réaliser une mise en situation tout à fait satisfaisante.

Je vous indique comment dans la suite de cet article ! Nous cernerons d’abord les attendus de l’épreuve, puis nous nous arrêterons sur les types de cas pratiques soumis à votre sagacité. Je me suis même lancé(e) dans la rédaction d’un exemple… Je vous donnerai enfin quelques ruses de bison futé pour garder le contrôle sur votre mise en situation.

giphy4


Dans la tête des examinateurs

Qu’attendent les examinateurs du jury en vous proposant ce beau moment de détente et de méditation ? Je cède ma plume à celle du rédacteur du programme du concours :

« Cette épreuve, qui ne revêt pas de caractère technique particulier, n’a pas pour objectif d’évaluer les connaissances de chaque candidat mais sa capacité de raisonnement, à prendre une décision de bon sens s’inscrivant dans un environnement donné. Elle permet en outre d’évaluer sa capacité d’écoute, de dialogue et à travailler en équipe ».

Déchiffrons cela ensemble. Les principales qualités recherchées dans cette épreuve sont le bon sens et la logique. Concrètement, face au problème qui vous sera soumis, il faudra ne pas proposer une solution excessive, ou au contraire vous montrer trop léger(e). C’est parfois difficile et ça rend parano : on a peur de choisir une solution inadaptée et de passer pour quelqu’un qui n’a pas saisi la mesure du problème. D’où la nécessité de prendre un peu de recul sur le cas soumis, pour évaluer le niveau de gravité, et trouver une réponse adaptée.

Un exemple que j’ai vu quand j’ai assisté à un oral du concours 2015. Les participant(e)s étaient dans la peau d’un juge d’instruction qui voit son information fuiter dans la presse locale, dans les grandes largeurs : portraits-robot, pièces de fond… L’une d’entre eux avait dit : « On pourrait faire saisir tous les exemplaires du journal et on convoque le rédacteur en chef ». Ca pourrait le faire, en Corée en Nord. Fort heureusement, les autres participant(e)s s’en sont aperçu(e)s et l’ont gentiment remise sur les bons rails.

Ensuite, le jury veut évaluer vos capacités à coopérer et à construire un raisonnement à plusieurs, en partant d’un point A pour aller vers un point B. C’est une forme d’initiation à la collégialité de l’audience correctionnelle, et c’est indispensable pour la survie en juridiction : comme dans tout cadre de travail, rien de pire que des sergent(e)s qui veulent à tout prix imposer leur point de vue.

Je ne vous fais pas un dessin : la mise en situation a désormais vocation à remplacer le test psychologique. Elle doit permettre de repérer les éventuel(le)s excitée(s) du bulbe, qui prendraient quelques libertés avec la politesse et le respect.

Enfin, le jury veut s’assurer que vous disposez d’une bonne connaissance des institutions et de l’administration, notamment de la justice. Le rôle et les compétences d’un maire, d’un préfet, d’un officier de police judiciaire, et a fortiori d’un chef de juridiction ou d’un procureur de la République doivent être connus : ce seront vos futurs interlocuteurs au quotidien.

giphy5


Le type de sujets donnés

Les énoncés qui vous seront proposés sont très variés, tant dans leur contenu que dans leur longueur. Certains sont brefs (quatre à cinq lignes), tandis que d’autres sont plus longs, mais sans qu’ils ne soient forcément plus complexes. Le programme indique qu’ils ne peuvent pas dépasser une page (youpi !), mais on en est souvent très loin.

Les cas pratiques vous mettent parfois dans la peau d’un magistrat ou d’un professionnel de la justice (greffier, avocat…). Leurs compétences sont supposées au minimum connues de vous. Exemple : « vous êtes président(e) de chambre et un assesseur/un juré se met à hurler n’importe quoi pendant l’audience, ou ne veut plus venir siéger alors que l’audience a commencé ».

D’autres vous placent dans le rôle d’un(e) citoyen(ne) « lambda », confronté(e) à une situation inhabituelle et/ou problématique. Il s’agit parfois de situations non-juridiques, qui font appel au simple bon sens, ou de situations touchant aux rudiments du droit civil (état des personnes, successions…). Dans tous les cas, les connaissances techniques requises sont minimales et aucune révision ne s’impose.

D’autres sujets, enfin, relèvent de la gestion de crise : catastrophes sanitaires, naturelles ou atomiques (pas les trois en même temps, pour l’instant) ; gestion de crise dans une administration, problèmes de communication interne ou externe d’une entreprise… Exemple inventé : « un employé d’EDF a fait fuiter tous les plans de la nouvelle centrale nucléaire »… Quelque soit le sujet, la réponse à formuler n’est jamais évidente ou unique. De nombreuses mesures peuvent et doivent être envisagées : à vous de formuler des propositions et d’en débattre ensemble !

Je me sens l’âme rêveuse et vagabonde aujourd’hui… Ma plume me démange ; c’en est trop ! Voici un petit exemple de sujet tel qu’il pourrait vous être proposé par le jury :

« Vous êtes maire d’une commune rurale de quelques centaines d’habitants. Une inondation d’ampleur a provoqué d’importants dégâts matériels, endommageant notamment de nombreuses maisons et exploitations agricoles. Ce jour, votre commune devait accueillir pour un congrès le ministre de l’Agriculture, le préfet de région et du département, ainsi que de nombreux élus locaux et représentants des professions agricoles. La salle municipale où doit se tenir la manifestation n’a pas été endommagée et demeure accessible. Le cortège ministériel vient d’arriver dans le département et sera dans votre commune d’ici une heure ».


Comment briller en mise en situation ?

Cela peut vous sembler contradictoire avec ce que j’ai écrit plus haut. Il est difficile et même assez inutile de se préparer à proprement parler à la mise en situation. C’est un exercice de réactivité et de bon sens, qui fait appel à vos qualités personnelles : on ne peut pas s’inventer une logique d’Einstein et un sens inné de la coopération du jour au lendemain. Toutefois, quelques petites astuces peuvent vous mettre sur la voie de la réussite.

Pour commencer, vous pouvez effectuer quelques révisions ciblées sur le rôle et les compétences des principaux postes dans l’entreprise ou la fonction publique. Maire, préfet, président de conseil général ou département, associé de SARL, policier/gendarme (OPJ ou non), magistrat… Inutile d’aller trop loin : directeur départemental des eaux et forêts, directeur d’un barrage hydroélectrique chez EDF… Certaines prépas donnent de bonnes fiches récapitulatives. Ça peut toujours éviter une mécompréhension, qui sait !

Ensuite, vous pouvez essayer d’intégrer les différentes étapes de la résolution du cas pratique, pour pouvoir bien construire votre raisonnement et garder la main sur l’oral. Il sera d’autant plus structuré, et vous pourrez rappeler vos compagnons à l’ordre si vous trouvez que toutes les pistes n’ont pas été explorées. Enfin, si vous suivez une prépa, vous devriez avoir accès à quelques exemples de sujets – meilleurs que celui que j’ai inventé plus haut.

Quelques questions fréquemment posées au sujet de la mise en situation :

– Comment réagir si un des quatre se comporte comme un gougnafier ? C’est la question qui m’inquiétait le plus. Quoi faire face à un(e) énergumène qui veut dominer les débats, coupe la parole aux autres et monopolise le micro ? Pas d’inquiétude : le jury a l’habitude et repère immédiatement ces gugusses (très peu nombreux, fort heureusement). Les gens exubérants, qui veulent dominer les débats sous prétexte de vouloir montrer leur autorité, seront impitoyablement sabrés par le jury (à juste titre). Vous rendrez service à tout le monde en vous montrant (très) coopératif.

Il y a une justice des hommes, et vous aspirez pour la plupart, chers lecteurs et lectrices, à en faire partie. Mais il y a aussi une justice divine qui fera s’abattre son courroux sur celui ou celle qui monopolisera la parole et voudra s’imposer au détriment des autres. Couper la parole, faire de l’ironie, voire dépasser les limites de la politesse ? Athéna et Zeus vous lanceront des éclairs depuis le mont Olympe. Si votre plan était de vous imposer pour montrer votre personnalité incroyable et votre caractère bien trempé, vous courez vers la tôle. A l’inverse, il sera en revanche bienvenu et apprécié de favoriser la participation de quelqu’un resté en retrait.

– Faut-il nécessairement parvenir à un accord ? Je cède sur ce point la parole au jury :

« il n’est pas attendu des candidats qu’ils parviennent à une réponse donnée, face à la situation qui leur est soumise. L’essentiel est qu’ils réfléchissent collectivement aux implications du cas tiré au sort et en débattent d’une manière équilibrée ».

Vous n’êtes absolument pas tenu(e) de partager l’opinion et les solutions proposées par vos comparses du jour. N’hésitez pas à manifester votre désaccord avec courtoisie. Ne vous opposez pas stérilement pendant trois heures sur un point mineur non plus : montrez chacun(e) votre position, le jury aura compris que deux points de vue différents se sont exprimés.

– Peut-on changer de position ? Naturellement ! Si une proposition formulée par quelqu’un d’autre vous a convaincu(e), vous pouvez réviser la vôtre. Sans le faire quatre fois non plus, au risque de passer pour une girouette.

– Combien de temps doit durer l’épreuve ? Elle n’a qu’une durée maximale (trente minutes), en général très largement suffisante. S’il ne faut pas s’arrêter après quatre minutes, il ne faut pas non plus chercher à tenir le temps à tout prix : « trop de candidats se croient obligés de “tenir” les 30 minutes de l’épreuve, au risque de répétitions ou de discussions circulaires » (rapport du jury 2016). Si le tour de la question est fait en quinze minutes et que l’assemblée n’a plus rien d’intéressant à dire, vous pouvez vous arrêter là. Peur de manquer de matière ? Pas de crainte : on sèche parfois un peu à la lecture du sujet, mais les arguments vous viendront petit à petit, en rebondissant sur d’autres propositions.

– Comment recadrer les débats si « ça part un peu dans tous les sens » ? Il peut arriver qu’un(e) candidat(e) parmi les quatre mette la charrue avant les bœufs, ou que les propositions fusent dans tous les sens sans qu’on ait le temps d’en débattre calmement. Le premier réflexe est de penser « Mais-qu’est-ce-que-tu-fais-wallah-c’est-fou-ma-parole » et d’avoir envie de se mettre en position latérale de sécurité sous la table.

Passé ce stade, vous pouvez tenter de recadrer les débats en vous référant à une structure-type. Exemple : « avant que nous nous penchions sur la question de… , je voudrais revenir sur... ». Aucune méthode n’est magique ou parfaite. Mais en « dépliant » le cas au maximum pour montrer les problèmes qu’il pose, en prenant le temps d’envisager les pistes de résolution possibles et en ne sautant pas directement à la solution, vous serez sur la bonne voie !

giphy6

P. S. : si le jury a besoin de renouveler le stock de sujets de mise en situation, qu’il n’hésite pas à me contacter par mail. Mon champ de compétences est vaste : centrales nucléaires en feu, attaques de requins, menace extraterrestre…


J’espère vous l’avoir démontré au cours de cet article : le caractère collectif de l’épreuve est un faux problème. Comme l’a prouvé Charles Darwin, l’homme est un animal doté d’un instinct de survie. Tout le monde a bien perçu où se trouvent ses intérêts et collabore par conséquent en bonne intelligence. 90 % des mises en situation se passent bien : sans briller (c’est impossible), mais sans se crasher.

Inutile donc d’avoir des sueurs froides ou de chercher à contacter à tout prix vos camarades d’épreuve, par Facebook, mail ou visite au domicile des parents. Comme au McDonalds, « venez comme vous êtes », et tout devrait bien se passer.

From ENM, with love


Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s