Grand oral ENM – Le déroulement

Salut à tous / toutes !

Le grand oral est l’épreuve emblématique du concours de l’ENM, le bouquet final d’un marathon débuté en juin avec les écrits. Alors que l’idée de préparer l’ENM germait peu à peu en moi, j’étais timidement allé(e) à Bordeaux assister à une après-midi d’épreuves. J’ai gardé en mémoire les lieux et les prestations des quatre candidat(e)s durant toute ma préparation. J’y repensais souvent, en espérant un jour avoir le droit de m’asseoir à leur place et tenter de convaincre le jury de faire de moi un(e) élève-magistrat(e). En novembre 2016, ce fut à mon tour de passer le grand oral.

Cette épreuve est souvent considérée comme un moment affreux, où il s’agit de survivre plutôt que de chercher à briller. Je l’ai déjà écrit dans un autre article : à mon sens, le plus dur est déjà passé. Faire une mise en situation, répondre en cinq minutes à un sujet de culture gé, puis parlementer autour d’une fiche de personnalité qu’on a soi-même préparée, c’est objectivement plus simple qu’un oral préparé à l’arrache sur cinq programmes aussi vastes que l’Océan Atlantique. En plus, comme l’indiquent les rapports du jury année après année, ce n’est statistiquement pas sur le grand oral que l’admission se joue.

Vous connaissez la philosophie de mon blog : j’espère vous décrire le déroulement des oraux le plus fidèlement possible, pour que vous puissiez vous les représenter comme si vous y étiez. Pour ceux qui veulent passer le concours un jour, ça donne une idée de l’objectif vers lequel vous devez tendre. Pour les brillant(e)s admissibles, ça permet d’arriver « en terrain connu », de ne pas s’inquiéter de détails matériels et de limiter le stress.

En visualisant les lieux et la composition de la salle, vous saurez à quelle sauce vous allez manger le jury. Si toutefois vous sentez que la lecture de cet article pourrait vous occasionner un stress supplémentaire, malgré le soin que j’ai pris à me montrer rassurant(e), vous êtes dispensé(e). Pour cette fois !

Dans cet article général sur le grand oral, je vous présente donc le déroulement de l’épreuve dans les moindres détails, en y glissant des souvenirs de mon propre grand oral. Je reviendrai plus précisément sur chaque épreuve dans des articles détaillés !

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Malgré le soin et la minutie que j’emploierai dans mon récit, le meilleur moyen de se représenter le déroulement de l’épreuve reste d’aller y assister en personne. Les démarches à suivre sont expliquées sur le site de l’école. Si vous habitez loin ou que vous ne voulez/pouvez pas vous rendre à Bordeaux, vous aurez un avant-goût en regardant ces vidéos réalisées par l’ENM.


Comment ça se passe ?

Une session de quatre candidat(e)s passe le matin, et une autre l’après-midi, soit huit grands zorros par jour.

La salle : trois espaces, trois ambiances

Les festivités se déroulent dans une petite salle de l’ENM située à deux pas de l’école et du tribunal, à proximité du quartier de Mériadeck. Le lieu est calme, bercé par la quiétude de ce dédale de petites rues bordelaises typiques qui commence à l’ouest de l’école. Petite fontaine à eau, toilettes spacieuses, salle d’attente avec magazines : pour un peu, on y reviendrait en thalassothérapie.

La salle où se déroule l’oral se divise en trois espaces. Comme dans les meilleures boîtes de nuit de bord d’autoroute : « tubes du moment, rétro-disco 80’s et reggaeton». Au fond, une table en hémicycle où les sept membres du jury (présents ce jour-là) vous accueilleront. Le/la président(e) se trouve au centre, avec devant lui/elle le dossier de chacun des candidat(e)s de la session. Juste à côté se trouve le vice (président). La psychologue était assise tout à droite lors de ma session, mais il se peut que cela ait changé.

J’ai précisé « membres présents », car si vous ne verrez que sept membres, le jury en compte en réalité onze. Aux cotés du président, vice-président et de la psychologue, qui seront là de fin septembre à mi-décembre, tourneront un professeur de droit, quatre magistrats, un avocat, une personne spécialiste des recrutements, et une personne extérieure. En 2016, il s’agissait d’un diplomate, ancien ambassadeur de France (#ferrerorocher).

Au milieu de la pièce, votre table à vous. Elle est grande, large, et assez éloignée du jury (trois bons mètres). Vous disposerez chacun(e) d’un micro pour amplifier le doux son de votre voix : ceux ou celles qui ne parlent pas très fort n’auront pas à déployer leurs cordes vocales tel Andrea Bocelli pour être entendu(e)s et compris(es) des examinateurs.

Derrière vous, le public sera assis sur des chaises. Il y en a environ une dizaine, soit autant de places disponibles. Pour ceux que l’idée de passer devant du public stresse comme si vous jouiez en concert avec U2 au Stade de France, pas d’inquiétude. Le public, vous l’aurez oublié aussi vite que le programme de droit commercial. Il se tient très sage, ou il est exclu comme un malpropre par le jury (ce qui n’arrive jamais). Et puis il y a très rarement dix personnes prêtes à se faire une matinée de grands oraux un mardi en plein mois de novembre. Si six personnes ont daigné venir, c’est déjà beaucoup.

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On a le public qu’on mérite.

Votre arrivée (triomphale)

A votre arrivée, vous êtes accueilli(e) par le gentil appariteur. J’écris « le », parce que c’était le même monsieur les deux dernières années et qu’il est gentil. Vous posez vos affaires et prenez avec vous ce dont vous avez besoin : stylo, convocation, bouteille d’eau, et plus si affinités. Vous pouvez revenir chercher quelque chose à tout moment. Bref, tout est mis en œuvre pour que vous puissiez vous focaliser exclusivement sur votre (brillante) prestation à venir.

Vous rencontrez également vos camarades de prestation, et vous échangez deux-trois mots avec eux. Parfois, ils viennent de la même prépa : ça détend un peu l’atmosphère de retrouver des visages connus. Certain(e)s tentent d’élaborer une stratégie de mise en situation en vingt secondes, à base de « Moi je commence par dire ça, ensuite toi tu fais ça », etc. Vous courez un grand risque à accepter d’entrer dans ce jeu où les chances de s’emmêler les pinceaux sont immenses. Restez concentré(e), aussi tranquille que possible, et ne prêtez pas attention aux éventuelles manifestations de stress autour de vous.

Enter the jury. Sur les coups de neuf ou quatorze heures, selon votre session, le jury arrivera de son hôtel ou du restaurant et entrera dans le bâtiment, d’un pas impérial et majestueux. Il est bienvenu de saluer poliment les membres dont vous croiserez le regard à ce moment-là. Les examinateurs s’installent dans la salle, et le gentil appariteur réunit les quatre champion(ne)s dans le couloir, en les berçant de quelques paroles rassurantes.

Quand la porte s’ouvre, c’est à vous d’entrer en piste ! Pour le meilleur et pour le meilleur.


Les trois parties de l’oral

Le grand oral se décompose en trois parties, que je rappelle pour celles et ceux qui ne seraient pas familiers avec son format.

  • Mise en situation collective : trente minutes ;

  • Sujet de culture générale : trente minutes de préparation, cinq minutes de passage/cinq minutes de questions ;

  • Entretien individuel : trente minutes.

Aucun exercice ne fait l’objet d’une note séparée, qui s’additionnerait à deux autres pour former la note totale. Tous les exercices donnent au jury une impression globale sur le/la candidat(e). En outre, la durée de l’épreuve est flexible, notamment entre le sujet de culture gé et l’examen de la fiche individuelle.

La mise en situation

Vous entrez donc dans la salle avec vos compagnons de fortune. Vous saluez le jury d’une voix audible, même s’ils discuteront probablement entre eux à ce moment-là (c’est pour la forme : j’ai évoqué ce sujet ici). Une des quatre personnes, généralement la première entrée, vient tirer au hasard le sujet. Vous vous installez à la table et on vous donne les sujets correspondants au numéro tiré. Les candidat(e)s lisent les sujets. Il est possible de prendre quelques notes rapides sur une feuille de brouillon.

Ca commence quand ? Quand l’une des quatre personnes prend son courage à deux mains et se lance fièrement. Vous avez devant vous un petit temps de latence, le temps de prendre connaissance du texte et d’élaborer de petits éléments de réponse. A un moment donné, quelqu’un doit prendre la parole. Par égard pour vos camarades, ne commencez pas directement, dix secondes après avoir eu le sujet. Même si vous voulez frimer en parlant le premier, pas sûr que le fait d’avoir laissé dix secondes à vos camarades pour lire le sujet soit en votre faveur. Comme dans le film 300 avec les Spartiates, la mise en situation, c’est « On vit ensemble, on meurt ensemble ».

C’est parti ! Quelqu’un présente donc le cas pratique qui vous est soumis. Vous commencez ensuite à discuter avec vos compagnons de fortune. Quant à la durée : ça dure le temps que ça dure. Le jury le rappelle chaque année dans son rapport : ne vous forcez pas à trouver des trucs à dire à tout prix, pour verser dans les approximations voire les redites. Certains cas sont plus courts et simples, d’autres plus complexes. Il y a une durée minimale et maximale, bien sûr (trois minutes, ce sera un peu juste), mais pas de dogme en la matière. Si vous avez l’impression que tout est dit, tout sera dit.

Quand vous aurez fini, le jury vous remerciera de votre prestation et vous invitera à sortir de la salle. Le premier admissible à passer aura dix minutes de récup’. On lui fait ensuite tirer son sujet de culture gé, qu’il/elle préparera dans une pièce adjacente, bien tranquille. Les autres candidates se voient confier une heure de retour et ont quartier libre en attendant !

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Sujet de culture générale

Revenu(e) un peu avant l’heure fixée, c’est l’heure de tirer son sujet. Après les oraux techniques, trente minutes de préparation pour cinq minutes de passage, c’est presque le Club Med. Le problème de la durée tend presque à s’inverser : il faut désormais bien calibrer l’exposé pour ne pas dépasser cinq minutes. La durée est stricte : le jury vous arrêtera au-delà.

Mon sujet était rigolo quoique bizarre. Je fais mon petit exposé du mieux que je peux, toujours l’oeil sur la montre. Je remarque que j’ai parlé un peu trop vite et que je risque de finir autour des quatre minutes. Réflexe de vieux coyote : ralentir le débit de paroles sans que ça paraisse étrange non plus, et allonger la conclusion en reprenant les principaux arguments. Quatre minutes trente : emballé c’est pesé.

Après la pluie vient le beau temps, et après l’exposé viennent les questions. Un membre du jury dispose d’un gros classeur avec la correction de chaque sujet et de quoi vous mitrailler d’interrogations. Il essaiera de creuser certains aspects de votre exposé, de vous faire aller plus loin en développant les points les plus pertinents. Il vous tendra aussi des perches pour vous permettre de vous exprimer sur vos oublis – l’exposé parfait n’existe pas, même au grand oral !

Les questions peuvent vous sembler un peu surprenantes et éloignées du sujet. J’en reparlerai dans l’article dédié à l’épreuve : vous ne pouvez matériellement pas avoir la réponse à toutes ces questions. Personne n’a un moteur de recherche Wikipedia à la place du cerveau. C’est le but de l’exercice : tester votre réactivité, votre bon sens et votre capacité à proposer une réponse rationnelle. Si c’est une question à réponse unique et que vous séchez, n’hésitez pas à dire que vous ignorez la réponse.

Exemple vécu. Un examinateur me lance, tout de go, alors que ça n’avait aucun rapport avec la discussion : « Le scoutisme : franche camaraderie ou endoctrinement de la jeunesse ? ». Peu importe le fond de votre réponse, du moment qu’elle est un peu argumentée. Vous pensez que vous n’y arriverez pas et que vous allez bredouiller « Argf-ga-ga-ga-glups » devant le jury ? Je ne crois pas. On réfléchit cinq secondes, et on se lance, sans avoir peur de dire des âneries.

Imperceptiblement, comme la rotation du tournesol vers le soleil (#poésierurale), une transition s’opère du sujet de culture générale à la discussion autour de votre parcours. C’est parfois matérialisé très clairement par un subtil : « Nous allons désormais passer à des questions sur votre parcours… ».

L’entretien individuel

Ca y est, tout votre parcours et vos centres d’intérêts vont y passer par le menu. C’est le moment où on se détend sur son siège et où on sent le vent tourner. Alors que durant les deux premières épreuves, vous êtes un peu comme un(e) boxeur/se coincé dans les cordes par son adversaire, qui se protège et tente de rendre quelques coups, vous reprenez le dessus au troisième round grâce à votre fiche individuelle (maîtrisée sur le bout des fingers).

Vos études, vos stages en juridiction, vos mémoires si vous en avez fait, vos centres d’intérêts, votre classe de neige à Chamonix en CM2… Le jury va faire le tour de votre fiche individuelle avec vous, en sautant certaines parties à sa guise. Souvent, c’est le président lit la fiche et vous dit « Alors je vois que vous avez fait un master 2 en blablabla… ». A vous d’embrayer en décrivant brièvement de quoi il s’agit et les intérêts de la formation. Restez naturel(le) : on voit parfois des candidat(e)s qui veulent absolument tout relier de force à la justice. Du genre : « cette expérience de livreur de pizzas chez Domino’s fera de moi un/une excellente magistrate du parquet car j’ai le sens des responsabilités et de la réactivité. En trois ans de métier je n’ai jamais livré une calzone froide, ni même tiède ».

On passe d’un sujet à l’autre assez rapidement. Parfois, on vous interroge sur des aspects de votre fiche qui ne présentent pas un grand intérêt pour vous : vous auriez espéré que le président vous interroge sur votre super stage en juridiction plutôt que sur votre expérience de vendeur de glaces à Saint-Malo en 2007. Dans tous les cas, valorisez toutes vos expériences et ne laissez jamais penser que c’était sans grand intérêt : dès que c’est dans votre fiche, c’est comme si c’était le meilleur job de votre vie.

Les festivités s’achèvent avec un bref retour sur la mise en situation. Ce moment est parfois carrément zappé si le jury vous a interrogé sur autre chose plus longuement. Les questions sont parfois énigmatiques, mais répondez-y avec tout le sérieux qui convient. Exemples personnels : « Vous avez parlé en troisième, pourquoi ? » (Parce que deux personnes ont parlé avant) ; « Quand vous disiez « nous », vous désigniez qui ? » ; « Qu’auriez-vous amélioré durant votre mise en situation, si c’était à refaire ? ».

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« Maintenant que vous me le demandez, il est vrai que j’ai pu oublier la sauce piquante une ou deux fois ».


Au final, le sentiment que j’ai eu à l’issue de mon grand oral, c’est qu’il s’agit d’une belle épreuve (oui, vous avez bien lu), bien plus stimulante intellectuellement que les oraux techniques et leur plan en cinq minutes. On vous donne réellement le temps et l’opportunité de vous expliquer sur votre parcours et les raisons qui vous poussent à vouloir devenir magistrat(e).

On en ressort un peu secoué(e) : c’est l’effet « machine à laver » ou encore « rouleau de Lacanau », que vous découvrirez bientôt en vous mettant au surf après votre intégration. Ce qui compte, c’est de se battre comme un lion et de ne rien lâcher. D’autant plus qu’hormis bien réviser sa fiche individuelle, on ne peut pas vraiment s’y préparer.

Enfin, quant au caractère du jury : il est très cordial, même si parfois il m’a été rapporté quelques semi-moqueries ou un peu d’ironie. Ne vous attendez pas à de grands sourires ou des réactions expressives face à vos réponses. Ils sont en « mode jury », c’est-à-dire impassibles. Mais leur attitude ne préjuge en rien de votre note finale. Une amie avait l’impression qu’elle les avait laissés de marbre et qu’elle courait vers la tôle aussi vite que Mbappé vers le ballon. Elle a obtenu 16 et portera bientôt fièrement la robe pour ses premières simulations…

Bon grand oral à toutes et tous, et à très bientôt pour des articles consacrés à chacune des parties de l’épreuve !

From ENM, with love


2 réflexions sur “Grand oral ENM – Le déroulement

  1. Coucou,
    Tout d’abord merci pour ce blog, à la fois instructif et divertissant, et qui permet de dédramatiser le concours !
    J’ai une petite question à propos des stages en juridiction : comment fait-on pour en trouver ? Est-ce que ça fonctionne par entre-gens, par candidatures spontanées, par réponse à des offres ? Comptant préparer le concours en solo (enfin à distance dans une prépa privée), je me demandais s’il était quand même possible d’en trouver sans l’aide d’une institution type IEJ ou Sciences-Po.
    Bonne soirée,
    Aliénor

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    1. Bonjour Aliénor!

      Je te réponds en partie la même chose qu’à un autre lecteur, en commentaire sous un autre article : je vais publier très prochainement deux articles sur la question des stages, portant tant sur les intérêts d’en faire un que sur les moyens de les décrocher. Mais je t’offre en privilège une petite bande-annonce! Pour trouver des stages, plusieurs solutions : sur Internet, des propositions apparaissent souvent sur des groupes Facebook liés au concours, où des AJ relaient des offres. On en trouve aussi sur Village-justice.com. Si tu connais un(e) magistrat(e), tu peux lui demander si il ou elle ne rechercherait pas un(e) stagiaire. Sinon, tu peux aussi tenter la candidature spontanée, en écrivant un mail au secrétaire général du parquet ou de la présidence, avec un CV. Bon à savoir, 80% des stagiaires sont au parquet, qui est de loin le service qui en accueille le plus. Si tu vis en région parisienne, certains tribunaux comme Bobigny, Créteil ou Nanterre recherchent en permanence des stagiaires.

      Sur la préparation, si tu comptes préparer en solo avec une prépa à distance, justement, les IEJ et Sciences Po n’en proposent pas: il s’agit de prépas dites « en présentiel ». Mais les prépas à distance sont généralement des organismes privés, qui peuvent avoir un certain coût. En espérant avoir répondu au mieux à tes questions, bonne préparation à toi Aliénor!

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